La vie et l'art d'Edouard Vuillard

Photo de ÉDOUARD VUILLARD (1868-1940)
Photo de ÉDOUARD VUILLARD (1868-1940)

Né en 1868 à Cuiseaux, commune endormie de la Saône-et-Loire, en Bourgogne, Jean-Édouard Vuillard devait suivre les traces de son père et s'engager dans l'armée. Mais à l'âge de 10 ans, sa famille s'installe à Paris, où ses yeux s'ouvrent aux arts et à l'académie. Boursier du prestigieux Lycée Condorcet, Vuillard rencontre Ker-Xavier Roussel et Maurice Denis, avec qui il se lie d'amitié. Il cofondera avec ces deux artistes et d'autres, dont Paul Sérusier et Pierre Bonnard, le groupe d'artistes Les Nabis.

Son journal, un document inestimable pour les historiens de l'art

Vuillard étudie l'art à l'Académie Julian, qu'il trouve étouffante sur le plan créatif, puis à l'École des Beaux-Arts - après avoir échoué deux fois à l'examen d'entrée. Au cours de ces premières années, il a commencé à tenir un journal quotidien, qu'il a tenu jusqu'à sa mort en 1940. L'Institut de France à Paris abrite aujourd'hui 48 volumes de l'agenda de Vuillard, offrant aux historiens d'art une mine d'informations sur Les Nabis.

L'inspiration profonde de Gauguin

Durant ses années de formation, Vuillard saute d'atelier en atelier, apprenant aux côtés de peintres tels que Diogène Maillart et Pierre Bonnard. C'est en travaillant avec Bonnard en 1890 qu'il participe à la formation des Nabis. Les artistes qui se sont joints à ce collectif post-impressionniste et avant-gardiste se sont inspirés des peintures de Paul Gauguin, qui cherchait à équilibrer - ou à synthétiser - les considérations de forme, de couleur et d'émotion.

Les Nabis : le mouvement artistique aux accents sectaires

Le tableau de Paul Sérusier de 1888, la rivière « Aven au Bois d'Amour », exécuté sous la direction de Gauguin, devient le « talisman » des Nabis. La toile utilisait des couleurs pures et non mélangées pour communiquer les émotions et les sensations de l'artiste plutôt que pour transcrire l'apparence réelle de la nature.

Paul Sérusier - « Le Talisman » ou « L'Aven au Bois d'Amour », 1888 - Paris, musée d'Orsay
Paul Sérusier - « Le Talisman » ou « L'Aven au Bois d'Amour », 1888 - Paris, musée d'Orsay

Des membres comme Vuillard, Denis et Bonnard se considéraient comme les prophètes d'un nouveau mouvement artistique, s'opposant au programme conservateur de l'Académie Julien. Ils se comparaient aux libérateurs de l'Israël antique, portaient la barbe et communiquaient dans une langue secrète, se référant à leurs ateliers sous le nom d'ergasterium (atelier en latin). Les membres des Nabis terminaient leurs lettres par une signature cryptique : ETPMVMP (« En ta paume mon verbe et ma pensée »).

L'autoportrait de Vuillard (ci-dessous), capture sa barbe rouge épaisse et son regard ésotérique.

Autoportrait de vuillard - 1889
Autoportrait de vuillard - 1889

Vuillard a tout peint, des décors de théâtre aux cafés parisiens.

Vuillard se considérait comme un polymathe artistique à la pointe de l'art contemporain. Il se réjouissait des défis posés par les formats non conventionnels tels que les écrans, les décors de théâtre et les programmes, et par les matériaux et techniques tels que la détrempe et le carton, sur lesquels il peint des oeuvres telles que Maisonettes dans un enclos (ci-dessous). Il a également peint l'intérieur de maisons de clients fortunés et de cafés parisiens chics.

Edouard Vuillard - Maisonnettes dans un enclos, 1909
Edouard Vuillard - Maisonnettes dans un enclos, 1909

Vuillard était également un photographe passionné. Après l'acquisition d'un appareil photo en 1897, il devient un documentariste assidu de sa vie et de son environnement : sa vaste collection de quelque 1 750 photographies sert d'accompagnement visuel à ses journaux quotidiens et donne un aperçu de la vie de la confrérie des Nabis.

Vuillard et le regard intimiste

Par rapport aux autres membres des Nabis, les tableaux de Vuillard sont plus souvent centrés sur des scènes domestiques. Souvent qualifié d'intimiste en raison de leurs thèmes affectueux, ses palettes surélevées et ses textures riches - inspirées par des artistes symbolistes et impressionnistes - ont contribué à ouvrir la voie à l'abstraction du XXème siècle.

Edouard Vuillard - Les Couturières, 1890
Edouard Vuillard - Les Couturières, 1890

Bien qu'il ait réussi financièrement de son vivant, Vuillard a vécu jusqu'à l'âge de 60 ans avec sa mère veuve, une couturière. Peintes en 1890, Les couturières, (ci-dessus), sont parmi les toiles les plus importantes de la période de l'association de Vuillard avec Les Nabis. Elle représente la mère de Vuillard et sa soeur Marie au travail dans l'atelier de confection de corsets et de robes que Madame Vuillard tenait dans la maison familiale.

Avec ses expérimentations picturales et spatiales radicales, Les couturières annonce plusieurs des développements artistiques les plus importants du début du XXème siècle : l'audacieuse apposition de couleurs des Fauves, la juxtaposition des plans des cubistes et la distorsion des formes de l'expressionnisme.

Vuillard partageait une muse avec Renoir et Bonnard...

Vuillard, Renoir, Toulouse-Lautrec et Bonnard partagent la même muse : la brillante pianiste Misia Natanson. Dans les oeuvres de Vuillard, cependant, elle semble souvent distraite.

Edouard Vuillard - Misia Natanson et Vallotton à Villeneuve, 1899
Edouard Vuillard - Misia Natanson et Vallotton à Villeneuve, 1899

Dans Misia et Vallotton à Villeneuve, le peintre Félix Vallotton apparaît derrière Natanson. Vallotton avait aussi une relation de flirt avec la pianiste. Le troisième personnage, que l'on devine,est le mari de Misia, Thadée, co-fondateur de la revue littéraire La Revue Blanche. Vuillard l'a réduit presque à une non-présence, recadrant radicalement l'image pour que seule une partie de sa forme reste visible.

Vuillard et Ambroise Vollard

Paris était le creuset artistique de l'Europe au tournant de ce XXème siècle, et l'homme au centre du commerce de l'art était Ambroise Vollard, un marchand entrepreneurial reconnu pour son soutien critique aux artistes des Nabis. Vollard a également contribué à promouvoir l'oeuvre de Paul Cézanne, Pierre-Auguste Renoir, Louis Valtat, Pablo Picasso, Gauguin et Vincent van Gogh, entre autres.

A Vuillard, Vollard a reconnu un talent émergent. Dans les années 1890, il commande à l'artiste une série de lithographies, dont l'oeuvre ci-dessous, L'Atelier, moyennant 100 francs par image. Cette astuce permet à Vollard d'avoir accès à un marché bourgeois nouvellement créé et donne à Vuillard la publicité qu'il désire.

Édouard Vuillard - L'Atelier, lithographie édition Vollard, 1890
Édouard Vuillard - L'Atelier, lithographie édition Vollard, 1890

Vuillard atteint son apogée artistique à la fin du XIXème siècle. La plupart des historiens de l'art considèrent aujourd'hui les années 1890 comme la plus grande décennie de Vuillard. Au cours de ces années de gloire, l'artiste a trouvé sa place aux côtés de ses contemporains parmi les Nabis, et a produit certains de ses chefs-d'oeuvre les plus connus.

Avec le temps, l'oeuvre des Nabis a fini par être considérée comme conservatrice par rapport aux styles cubiste, expressionniste et abstrait. Mais Vuillard n'a jamais renoncé à ses croyances artistiques. Sans se laisser décourager, il s'en est tenu à son credo.