Rembrandt Bugatti et Adrien Hébrard, la rencontre entre le sculpteur et le fondeur

Photo de Rembrandt Bugatti (1885-1916), modelant un âne
Photo de Rembrandt Bugatti (1885-1916), modelant un âne

Le sculpteur Rembrandt Bugatti avait vingt ans en 1904, l'année où il rencontra l'homme qui allait superviser le moulage de ses bronzes, Adrien-Aurélien Hébrard :

« Sur la recommandation d'un ami d'aller voir les oeuvres du jeune artiste, son joli nom a d'abord été accueilli avec méfiance car il évoquait trop de gloire et trop d'art... Au lieu d'un petit italien aux mains habiles, j'ai trouvé un véritable artiste. Ce grand garçon, maigre, rougissant et tranquille que les habitués du Musée appellent "l'Américain" m'a montré, sans dire un mot, les argiles modelées qui représentaient une année d'attention et de travail dévoué. Ce sont les choses que j'aime présenter aux amateurs d'art. Ils y trouveront le pouls de la vie qui anime les oeuvres sincères. Trop rarement je trouve un artiste sincère et sympathique. » (Hébrard, 1904).

Le succès de Bugatti est immédiat

Dès les premières pièces moulées de Hébrard, le succès de Bugatti est immédiat. Les critiques ont été unanimes dans leurs louanges : « Voilà un jeune sculpteur vraiment exceptionnel... le sens de l'observation de son oeil et de son esprit a cédé la place à un grand talent... dans lequel poésie et réalisme sont placés et unis sous le signe de sa merveilleuse sensibilité... Chaque animal a ses propres traits, sa physionomie particulière... Rembrandt Bugatti est vraiment une révélation pour tous ceux qui aiment et aiment la sculpture animalière. » (Le Figaro, 22 juin 1904).

Au Jardin des Plantes, sa silhouette géante, son allure, son élégance à la fois innée et sophistiquée lui font apparaître un personnage de légende, un homme du « Nouveau Monde ». Bien que nous ne connaissions pas ses préférences de lecture, Bugatti aurait pu être un lecteur assidu de l'essayiste et naturaliste John Burroughs, ainsi que de Leo Tolstoï et peut-être de Giovanni Segantini, son oncle.

Et si John Burroughs avait rencontré Bugatti, il aurait pu écrire ce qui suit à son sujet : « ...pour découvrir ce que vous ne cherchiez pas, pour voir les clignements et les frissons timides,... pour attraper la note ou les mouvements révélateurs, pour percer tous les écrans grâce à la puissance de vos faisceaux visuels et pour avoir un oeil aussi aigu que les mains d'un aveugle, voilà ce qu'on pourrait appeler un bon observateur. »

Bugatti : « narrateur de la psychologie animale »

En 1906, un article de Marcel Horteloup est publié dans la revue londonienne Studio International qui proclame que Bugatti veut d'abord et avant tout être un « narrateur de la psychologie animale ». En effet, le sculpteur a passé quinze ans de sa vie à vivre avec des animaux entre Paris et Anvers, non pas dans le but de les classer mais de les observer longuement, un à un, pour étudier et déchiffrer leur comportement, leurs signaux, leur sonorité, leurs attitudes. Tout son travail découle de ce processus de contact quotidien, de ce dialogue entre l'homme et la bête, qu'elle soit sauvage ou apprivoisée, qui frôle la communion.

Bugatti fusionne abstraction et figuration

En dix ans de production vertigineuse, Bugatti expérimente l'impressionnisme, l'expressionnisme, la synthèse de la forme et de la matière, le dynamisme du futurisme.

Rembrandt Bugatti, Lionne couchée bâillant, circa 1903, bronze à la cire perdue A.-A. Hébrard
Rembrandt Bugatti, Lionne couchée bâillant, circa 1903, bronze à la cire perdue A.-A. Hébrard
Rembrandt Bugatti, Panthère jouant avec une boule, 1906, bronze à la cire perdue A.-A. Hébrard
Rembrandt Bugatti, Panthère jouant avec une boule, 1906, bronze à la cire perdue A.-A. Hébrard
Rembrandt Bugatti, Jument et son poulain, 1907, bronze à la cire perdue A.-A. Hébrard
Rembrandt Bugatti, Jument et son poulain, 1907, bronze à la cire perdue A.-A. Hébrard

Tout en laissant libre cours à son intuition, Bugatti fusionne abstraction et figuration à travers les lignes, les volumes et sa vision de l'animal, sauvage ou domestiqué, pour évoluer d'une exécution rapide et ardente desdits volumes vers une approche à la fois précise et complexe.

Le jeune Bugatti finit par donner à Hébrard ses modèles originaux en plâtre et lui accorder les droits de reproduction et de distribution. Le contrat de l'Édition originale Rembrandt Bugatti est entré en vigueur à cette première réunion en 1904.

Hébrard révolutionne le monde du bronze

Pour la première fois, les bronzes ont été produits en série limitée, les bronzes ont été numérotés et estampillés de la marque de fonderie « Cire Perdue A.-A. Hébrard ». C'est aussi la première fois dans l'histoire de la fonte du bronze que certains modèles ont été coulés comme objets uniques. Au début du XXème siècle, dans le cadre de son projet de propulser l'oeuvre de Bugatti dans le domaine public, Hébrard révolutionne le monde du bronze.